Ressources numériques en sciences humaines et sociales OpenEdition Nos plateformes OpenEdition Books OpenEdition Journals Hypothèses Calenda Bibliothèques OpenEdition Freemium Suivez-nous

Thèse soutenue : Valentine Eugène, “Les péchés de la langue dans le Roman de Renart. Jeux et enjeux de pratiques communicationnelles transgressives”

Thèse soutenue et présentée par Valentine Eugène le 2 décembre 2023 sous la direction de M. Jean-René Valette pour obtenir le grade de Docteure de l’Université Sorbonne Université en Études médiévales.

Jury composé de 

Mme Éléonore Andrieu (Université Toulouse II-Jean Jaurès)

Mme Valérie Fasseur (Université Paul Valéry-Montpellier 3)

Mr Philippe Haugeard (Université d’Orléans)

Mme Sylvie Lefèvre (Sorbonne Université)

Mme Irène Rosier-Catach (EPHE et CNRS)

 

Mots-clés : littérature française ; Moyen Âge ; Roman de Renart ; parole ; péché de la langue ; blasphème ; mensonge ; parjure ; moquerie ; clercs/laïcs

 

Résumé : L’étude met en regard la production théologique et morale sur les fautes langagières (mensonges, parjures, blasphèmes, injures, etc.) entre 1190 et 1260 et la littérature en langue d’oïl. Examinant la façon dont les mauvais usages du langage se diffusent dans le Roman de Renart (1185-1250), ce travail répond d’un double enjeu : apporter un nouveau regard sur la parole dans ces contes ; engager une réflexion plus globale sur les représentations de situations linguistique et sociolinguistique historiquement datées. La question de savoir comment les célèbres aventures du goupil réfléchissent (par un mouvement spéculaire) et réfléchissent sur (en tant qu’opération intellectuelle) ce « siècle » d’intense production de tous ordres (moral, religieux, juridique, etc.) sur les déviances verbales constitue l’un des fils rouges de la réflexion qui ramène assidûment dans l’analyse littéraire des questions de diachronie, de linguistique, de lexicologie, de stylistique, d’éthique et de théologie. Dans cette confrontation entre le texte et son contexte, émerge une série d’interrogations relatives aux notions de jeux et d’enjeux : de quelle(s) façon(s) et dans quelle(s) direction(s) se déploient certaines pratiques communicationnelles sujettes à controverses ? Comment ces dernières sont-elles mises en scène ? Quels sens conférer à leur présence ? Quelles fonctions assument-elles aux niveaux intra- et extratextuels ?

 

Summary : This study compares the theological and moral production on the misuse of language (lies, perjury, blasphemy, insults, etc.) between 1190 and 1260 and the literature in the langue d’oïl. By examining the way in which the misuse of language is disseminated in the Roman de Renart (1185-1250), this work has a dual purpose : to provide a new perspective on speech in these tales ; and to engage in a more global reflection on representations of historically dated linguistic and sociolinguistic situations. The question of how the famous adventures of the goupil reflect (through a specular movement) and reflect on (as an intellectual operation) this « century » of intense production of all kinds (moral, religious, legal, etc.) on verbal deviance is one of the main threads of the reflection, which assiduously brings into literary analysis questions of diachrony, linguistics, lexicology, stylistics, ethics and theology. In this confrontation between the text and its context gives rise to a series of questions revolving around the notions of games and stakes : in what way(s) and in what direction(s) are certain controversial communication practices deployed ? How are they staged ? What meaning can be attributed to their presence ? What functions do they perform at intra- and extratextual levels ?

 

Les transformations sociales qui affectent le xiisiècle conduisent de nouveaux interlocuteurs, comme les femmes ou les laïcs, à réclamer le droit de se faire de plus en plus entendre. Émerge alors une « parole nouvelle[1] » et son grouillis de propos déréglés que les prédicateurs combattent avec acharnement[2]. Ces prescriptions et interdictions qui s’énoncent dans les sermons ne représentent toutefois qu’un pan de la littérature que l’on consacre à cette époque aux déviances verbales : les « péchés de la langue » préoccupent autant, sinon plus, les théologiens, les moralistes ou les juristes. On regrette toutefois que la nature souvent plus normative que théorique et/ou descriptive des traités et des sommes apporte peu d’informations sur la diffusion et la répartition réelles des fautes langagières au Moyen Âge. Cet aspect empêche aussi d’avoir parfois accès au contenu précis des paroles incriminées. C’est notamment la raison pour laquelle Carla Casagrande et Silvana Vecchio invitent à parcourir les récits en langue vernaculaires[3]. Ces derniers, de fait, permettraient d’établir un lien entre les vives réprobations et la quotidienneté des déviances. Mon projet, qui était d’examiner comment et de comprendre pourquoi les mauvais usages du verbe se diffusent dans certains textes de fiction, consistait aussi à tenter d’éclairer ce point aveugle.

Parmi ces textes, le Roman de Renart, cet ensemble de récits brefs en octosyllabes à rimes plates écrits à plusieurs mains en langue d’oïl, constituait un excellent témoin. Ceci pour deux raisons. Tout d’abord, sa date de composition (1185-1250), qui coïncide donc avec celle d’une intense réflexion sur les péchés de la langue (1190-1260). Il semblait par conséquent inévitable que ses auteurs aient été marqués plus ou moins directement, plus ou moins profondément, par les débats de leur temps. Ensuite, sa réputation : la trentaine de « branches » constitutives du corpus présente aux yeux des historiens de la littérature un caractère profondément irrévérencieux envers « [t]out ce que le Moyen Âge a vénéré, pratiqué avec foi, avec amour[4] » – il ne pouvait en aller autrement du langage, ce don formidable que, selon saint Augustin, Dieu a fait aux hommes pour qu’ils s’entendent et non pour qu’ils se trompent…

La parole dans le Roman de Renart n’a jamais laissé la critique indifférente. Ces dernières années, les approches se sont d’ailleurs multipliées. De nombreux travaux ont apporté d’enrichissants éclairages complémentaires sur le sujet, vaste et, semble-t-il, inépuisable. Pour autant, aucun d’entre eux n’aborde frontalement la thématique langagière à la lumière des catégorisations médiévales. En mobilisant ces dernières, j’ai autant désiré renouveler notre regard sur la parole dans le Roman de Renart (l’originalité de ma démarche aura été de respecter l’historicité de l’objet) qu’engager une réflexion plus globale sur les représentations d’une situation sociolinguistique historiquement datée. Cette ambition a nécessité de prêter une attention soutenue et continue au contexte, que l’on peut appréhender à partir d’une série de discours tenus dans et sur une situation donnée (ici, la situation des péchés de la langue). S’engendrant mutuellement (aussi bien par dialogue que par opposition et/ou par transfert de motifs), ils forment un « réseau » au sein duquel le Roman de Renart, véritable « nœud » au sens foucaldien du terme[5], acquiert légitimement sa place. La question de savoir comment les célèbres aventures du goupil réfléchissent (par un mouvement spéculaire) et réfléchissent sur (en tant qu’opération intellectuelle) ce « siècle » d’intense production de tous ordres (moral, religieux, juridique, mais aussi, littéraire) sur les fautes commises en parlant, a constitué l’un des fils rouges de ma réflexion qui a résolument ramené vers l’analyse littéraire des questions de diachronie, d’éthique, de théologie et de linguistique. Dans cette confrontation entre le texte et son contexte, il s’agissait moins de chercher l’influence ou la transposition d’items lexicaux, de structures langagières ou de modes de pensée que d’étudier la manière dont l’œuvre littéraire se les approprie pour éventuellement en proposer des reconfigurations spécifiques. D’où l’émergence d’une série d’interrogations relatives aux notions de jeux et d’enjeux : de quelle(s) façon(s) et dans quelle(s) direction(s) les pratiques communicationnelles transgressives se déploient-elles au sein du corpus renardien ? Comment celles-ci sont-elles mises en scène ? Quels sens conférer à leur présence ? Quelles fonctions assument-elles aux niveaux intra- et extratextuels ? En quoi affectent-elles à la fois « la parole dans le texte » (qui nous renvoie à la situation de communication représentée) et « la parole du texte » (qui nous renvoie à la situation de communication réelle) ?

Pour répondre à ces questions, j’ai déployé mon étude en trois temps. La première partie se veut une « cartographie » des fautes verbales rencontrées dans le Roman de Renart (typologie et fréquence). La deuxième partie interroge les rôles et les fonctions qui, dans l’économie des textes, incombent à ces fautes. La troisième partie appréhende les représentations du langage, de l’Église et de Dieu déployées dans les textes du corpus comme autant de discours, ou paroles qui, au moment de leur énonciation (celle-ci a lieu quand les œuvres sont lues à haute voix devant un public), peuvent être assimilées à divers péchés (peccati defensio, derisio et blasphemia). Porter attention à la nature, à la portée et au rapport aux normes (idéologiques, sociales, éthiques, religieuses, etc.) du ou des messages que ces discours, ou paroles formulent ouvertement ou implicitement s’avérait prioritaire : de tels rapports sont-ils de l’ordre de l’acquiescement, de l’inversion pure et simple ou du déplacement ? Si déplacement il y a, celui-ci donne-t-il lieu à une forme de transgression ? Si oui, cette transgression est-elle subversive ?

De facture essentiellement lexicologique, lexicométrique et linguistique, la première partie de cette thèse (« Cartographie des péchés de la langue ») visait dans un premier temps à identifier le vocabulaire et les processus théoriques qui se mettent en place aux xiie et xiiisiècles chez les théologiens et les moralistes autour des manifestations de la parole peccamineuse. Il s’agissait alors moins de retracer l’histoire de chacune des fautes langagières que de tenter, peut-être illusoirement, de rassembler les traits définitoires épars d’une tradition longue de plusieurs siècles. Pour mener à bien cette entreprise, j’ai mobilisé comme principaux ouvrages de référence la Summa de virtutibus et vitiis que Guillaume Peyraut rédigea vers 1236-1239 et la Somme le roi, un traité de morale chrétienne écrit en français pour les laïcs dans le dernier quart du xiiie siècle par un frère prêcheur, Laurent d’Orléans. L’intérêt de leur présence résidait dans le fait de pouvoir examiner la façon dont les vocables, concepts et structures langagières négativement distinguées par ces sources voyagent dans le Roman de Renart. Les occurrences relevées ont été classées en trois grandes familles. Parce qu’ils entretiennent un lien lâche avec la vérité, le mensonge, le parjure, la vantardise, la flatterie, la médisance et la défense du péché délimitent un espace de discours commun (chapitre 1). À l’image de l’injure, de la malédiction ou de la menace, d’autres entorses, en étant proférées avec l’intention de nuire à l’allocutaire ou au destinataire, se présentent comme des comportements verbaux agressifs et violents (chapitre 2). Un troisième horizon langagier, modulé par le (mauvais) rire, s’ouvre avec la moquerie et l’obscénité (chapitre 3). Cette enquête aura mis en lumière au moins deux choses sur l’identité de nos contes. D’une part, la plasticité dont les auteurs font preuve pour nommer et définir les fautes langagières rend compte d’une topographie d’apparence plus ductile que celle que l’on rencontre généralement dans les discours théoriques et/ou normatifs. D’autre part, la variété et la quantité des péchés de la langue confèrent aux dialogues renardiens une silhouette originale et transgressive, proche de celle trouvée dans les fabliaux mais fort éloignée de celle que le public médiéval est habitué à rencontrer dans les œuvres courtoises. Le rôle absolument majeur que jouent les déviances linguistiques au sein de l’économie narrative contribue lui aussi à démarquer audacieusement le Roman de Renart d’autres genres littéraires de son temps.

Le relevé systématique des occurrences et leur analyse rigoureuse m’ont en effet servi de point d’appui pour considérer dans une deuxième partie (« La parole dans le texte. Rôles et fonctions des péchés de la langue ») le rôle décisif que jouent les paroles déréglées dans le fonctionnement du texte, son organisation, sa construction. Mobilisant à la fois des outils empruntés à la philosophie contemporaine du langage et les analyses réflexives produites au Moyen Âge sur les différents actes de parole, je me suis intéressée dans le chapitre 4 (« Les péchés de la langue dans l’enchaînement narratif ») à l’influence que les péchés de bouche ont sur la dynamique narrative. L’inspiration formaliste de l’étude aura permis de constater que nombreuses sont les expressions peccamineuses qui, en agissant comme des prédicats actionnels ou fonctionnels subordonnés à des enjeux et à des finalités non langagières, s’avèrent être indispensables à la suite du récit, cruciales pour le déroulement de l’histoire et déterminantes pour le devenir des héros. Permettant à l’occasion de nouer l’intrigue, celles-ci concourent dans leur grande majorité à résoudre des séquences. C’est le cas, en particulier, des fautes contre la vérité. Légion sont les mensonges, les flatteries et les faux serments assertoires qui, en constituant une proposition déterminante de l’Action, introduisent un processus transformationnel conduisant les protagonistes et les auditeurs-lecteurs aux portes de la Résolution. Rares sont finalement les occurrences qui, en n’ayant pas donné lieu à une suite escomptée, affichent leur défaillance. Leur présence n’est toutefois pas dépourvue d’intérêt : venant témoigner de la « plurivalence interprétative[6] » de chaque énonciation, elles encouragent à redéfinir dialogiquement l’acte de discours et, ce faisant, ouvrent une voie inédite pour penser à nouveaux frais le fameux concept de renardie.

Comme le montre le chapitre 5 (« Actants, acteurs et entorses langagières »), l’énonciation des fautes sur le plan actoriel est bien moins systématisée que celle intéressant le plan actantiel[7]. On observe cependant que plusieurs branches se complaisent, consciemment ou non, à reproduire la plupart des clichés cléricaux en associant certaines déviances à des catégories bien définies – catégories sociales, professionnelles et de genre. La fonction de ces déviances peut alors être aussi bien figurative que critique. La diversité des locuteurs et la répartition des entorses langagières qui leur sont associées donnent l’illusion d’un paysage (socio)linguistique représentatif des xiie et xiiie siècles. L’usage conversationnel que réservent d’ailleurs les héros à la plupart des serments « legiers », des malédictions ou des jurons blasphématoires nous donne souvent l’impression d’avoir affaire à la langue parlée de tous les jours. En assumant une fonction expressive et/ou référentielle, ces manifestations linguistiques peccamineuses participent d’une mimésis d’oralité et contribuent à créer cet « effet personnage » que décrit Vincent Jouve[8]. Véritables realia à ranger parmi les notations anthropomorphiques, elles consacrent l’illusion d’humanité aux héros. Les fonctions qu’assument les péchés de la langue au sein du corpus renardien s’avèrent donc très variées.

Les pratiques communicationnelles transgressives ne sont toutefois pas seulement illustrées, ou mises en scène dans le Roman de Renart : elles sont aussi, et surtout, pratiquées par le Roman de Renart lui-même. Pour cela, il suffit de déplacer son regard, de ne plus seulement considérer « la parole dans le texte », mais aussi « la parole du texte », au cœur de la troisième partie (« La parole du texte. Le Roman de Renart, trois fois coupable »). Le fait que les œuvres soient « mises en performance » interroge les limites réelles des déviances, qui tendraient donc à déborder du simple cadre des dialogues. Dans les représentations qu’ils offrent du langage, de l’institution ecclésiale et de Dieu, les textes, dès lors qu’ils sont publiés à haute voix, menacent à tout moment d’actualiser au moins trois fautes, à savoir la défense du péché, la dérision et le blasphème. La question des significations extensionnelles (la référence) accordées à ces textes intéresse alors peut-être moins que celles de leurs significations intentionnelles (le sens). Celles-ci, du moins, amènent-elles à s’interroger prioritairement sur le rapport du Roman de Renart aux normes (s’autorise-t-il de l’intérieur ? peut-il être autorisé par l’extérieur ?), ce qui, indubitablement, nous ramène à des considérations sociohistoriques.

Le chapitre 6 (« Peccati defensio et censure interne : l’irréductible instabilité axiologique du Roman de Renart ») aura révélé que, dans le Roman de Renart, coexistent volontairement deux visions contradictoires du langage, l’une conforme à l’idéologie dominante (celle de l’Église), l’autre non-conforme. D’un côté, les auteurs mettent en scène des discours globalement condamnateurs. De l’autre, ils élaborent une dynamique narrative qui valorise donc indirectement les fautes verbales. La confrontation des points de vue qui sont ainsi exprimés à différents niveaux énonciatifs participe de la création d’une ambiguïté axiologique fondamentale. En se situant sur le plan éthique (et sur le plan pratique) dans une forme d’« entre-deux[9] », la représentation du langage dans les textes renardiens, en impulsant des dynamiques appréciatives opposées (et non superposables), s’avère moins ouvertement polémique que celle de l’Église, sans cesse raillée.

Le Roman de Renart est un « texte de la dérision ». Le titre donné par Jean Scheidegger à son ouvrage de référence nous le rappelle sans cesse[10]. L’enjeu du chapitre 7 (« Cibles et mécanismes de la derisio de l’Église ») ne consistait toutefois pas à dresser un répertoire complet de la moquerie. Mon approche était sélective : il s’agissait de se concentrer avant tout sur l’ecclesia en tant qu’institution, les membres qui la composent et les pratiques qui la définissent. Pour analyser les mécanismes spécifiques de ce qu’Évelyne Birge Vitz a qualifié de « comique de dénigrement général de la religion[11] », j’ai privilégié une perspective littéraire ouverte à l’anthropologie historique. La matrice d’intelligibilité charnel/spirituel[12] a structuré ma réflexion. Dans ce cadre englobant du système de représentations, les ecclésiastiques, la liturgie, les sacrements, etc. se trouvent assignés au pôle du spiritus. Or les textes renardiens inscrivent systématiquement (ou presque) ces derniers dans le registre de la caro. La derisio repose donc principalement sur une structure d’ambivalence qui, insistant sur la dualité de termes donnés pour contraires dans les discours grégoriens, les engage dans un rapport de polarité et d’inversion paradoxale. Ce faisant, elle ne manque d’inverser les principes idéels et sociaux qui, habituellement, fondent la domination de l’Église.

Les rares traces d’(auto)censure autorisent malgré tout à penser qu’il était sans doute moins grave de rire des représentants de Dieu que de Dieu lui-même – ce dont ne se privent pourtant pas de faire les auteurs renardiens. Le chapitre 8 (« Une image blasphématoire de Dieu et de sa relation à l’homme ») a du moins montré que plusieurs d’entre eux élaborent un discours a valeur (ou en semblance) d’injure ou de mensonge contre/sur la divinité. L’image qu’ils renvoient d’elle à travers sa nomenclature et ses capacités (ou non capacités) d’action n’est pas muette. Bien des contextes d’emplois irisent en effet discrètement les noms de Dieu (et leur détermination, pourtant toujours élogieuse) d’une ironie apte à reconfigurer les contours d’une entité que l’on présentera in fine comme complaisante avec ce que sa loi condamne. La place qu’occupe la divinité dans le déroulé l’histoire fait elle-même polémique. Afin d’évaluer le rôle de la transcendance dans l’économie narrative du corpus renardien, une approche interactionniste a été privilégiée. Celle-ci a en outre permis d’apprécier à quel point, là encore, les textes, en orientant la dynamique interprétative vers des directions opposées sans jamais fixer le sens sur un point précis, étaient mus par un profond « désir d’ambiguïté[13] ». Si plusieurs lectures (contradictoires) sont possibles, aucune n’est jamais arrêtée. Le geste est probablement volontaire, puisque toutes résonneraient comme autant de blasphèmes : l’une impliquerait en effet la divinité, complice des pécheurs, dans le plaisir du mal et l’imperfection humaine ; l’autre témoignerait des « premiers symptômes d’une crise de la transcendance » concomitante de « l’apparition des valeurs (ou des non valeurs) de la personne[14] », que l’on détache effrontément de toute relation intime avec son Créateur.

En définitive, les questions de savoir comment les mauvais usages de la parole se diffusent dans le Roman de Renart et dans quelle(s) mesure(s) les pratiques communicationnelles déviantes réelles (« la parole du texte ») et représentées (« la parole dans le texte ») confèrent à cet ensemble de textes des lignes thématiques, narratives, stylistiques et/ou idéologiques originales et marquées ne pouvaient s’émanciper d’une interrogation plus globale touchant aux relations qu’ils ont avec les limites immatérielles que posent les discours théologiques et moraux, les normes qu’ils imposent. La nature parfois très différente de ces normes explique la diversité, voire la contradiction des rapports que nos contes vernaculaires entretiennent avec elles. En fonction de l’endroit où l’on se situe, ces rapports, de fait, peuvent aussi bien être de l’ordre de l’acquiescement que du déplacement – un déplacement qui donne lieu à une forme de transgression qui, irrésistiblement, flirte avec la subversion. Chacun de ces rapports modélise des réalités admises dans et/ou par les écrits cléricaux.

Dans la manière de nommer et de concevoir les péchés de la langue, les branches renardiennes confortent globalement les canons dominants. Aucune d’entre elles ne remet vraiment en question le savoir et les opinions des théologiens et des moralistes sur le langage. Cette adhésion à la norme théorique est particulièrement manifeste dans façon qu’ont nos contes de penser « sans concepts[15] » le pouvoir des mots et, plus spécifiquement, la potentia nocendiqu’une longue tradition attache à certains d’entre eux. On la retrouve également dans le choix des termes retenus pour désigner telle ou telle faute verbale ou, à certaines exceptions près, dans la nature des signifiés que l’on attache à ces termes. On la repère enfin dans les représentations sociolinguistiques que les textes construisent. Celles-ci renvoient la même image – celle d’une humanité querelleuse et menteuse – que donnent à voir les sermons de prédicateurs parisiens comme Jacques de Vitry, Alain de Lille ou Pierre le Chantre.

Une telle influence, qui permet d’éclairer le « principe dynamique de continuum entre les domaines d’écriture[16] », ne vaut cependant pas pour acquiescement. Et, de fait, c’est en réalité davantage sur le plan idéologique que nos œuvres se distinguent des écrits cléricaux puisque les contre-valeurs (notamment en matière d’éthique communicationnelle) sont implicitement proposées comme supérieures et que les realia ou persona traditionnellement investies d’une valence positive dans le système de représentation médiéval font l’objet d’un prompt déclassement. Or le sens et la portée de tels écarts pourrait être lourds de conséquences : à travers eux, les textes n’ouvrent-ils pas un espace de discussion sur la régulation des échanges langagiers jusque-là soumis aux bons vouloirs d’une littérature reposant sur des normes édictées par l’Église ? Ne revendiquent-ils pas indirectement une absence de médiation (des clercs) ?

Pour autant, le Roman de Renart ne semble pas avoir alarmé les autorités d’hier. C’est dire combien on ne l’a pas jugé pas subversif, et encore moins scandaleux. Et, de fait, au moins trois éléments encouragent cette réception : le jeu des « masques », ces puissants marqueurs de fiction qui permettent d’invalider (ou, du moins, de feindre d’invalider) la réalité comme cadre de référence ultime (le Roman de Renart ne se revendique pas comme un discours vrai) ; le registre comique, qui étiquette les récits comme une littérature vouée au rire (le Roman de Renart ne se revendique pas comme un discours sérieux) ; enfin, le principe d’ambiguïté, qui ne tient pas seulement à l’esthétique des textes mais touche aussi à leur facette idéologique (le Roman de Renart ne revendique rien, ouvertement du moins). Leur incapacité à délivrer des leçons claires, univoques et stables sauve ces contes animaliers de l’index. La polyvalence interprétative, parfaitement calculée et maîtrisée, brouille volontairement les axiologies : le Roman de Renart y perd la transparence de son dit comme celle de son dire. Grâce à elle, l’altérité des points de vue et des valeurs défendus n’est jamais suffisamment radicale pour déclencher chez son public une « résistance imaginative morale[17] » et, chez une police du discours, un acte de censure.

 

Valentine Eugène, ATER, Université d’Artois, Étude et édition de textes médiévaux (EA 4349) / Textes&Cultures (UR 4028)

 

 

 

 

[1] Jacques Le Goff et Jean-Claude Schmitt, « Au XIIIsiècle : une parole nouvelle », dans Histoire vécue du peuple chrétien, dir. Jean Delumeau, Toulouse, Privat, 1979, 2 vol., vol. 1, p. 257-279.

[2] Irène Rosier-Catach, « Le blasphème et l’invention du huitième péché capital, le “péché de langue” », Po&sie 162, 2017, p. 94-104.

[3] Carla Casagrande et Silvana Vecchio, Les Péchés de la langue. Discipline et éthique dans la culture médiévale [I peccati della lingua. Discipline ed etica della parola nella cultura medievale], trad. de l’italien par Philippe Baillet, préface de Jacques Le Goff, Paris, Éditions du Cerf, 1991 [1987], p. 178 sq.

[4] Charles Lenient, La Satire en France au Moyen Âge [4ème éd.], Paris, Hachette, 1893 [1859], p. 143

[5] Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969.

[6] Denis Vernant, « Le traitement logique des actes de discours », dans De l’action du discours. Le concept de speech act au prisme de ses histoires, dir. Bruno Ambroise, Londres, ISTE Editions, 2018, p. 259-287.

[7] Certaines déviances, comme les mensonges, les dérisions et les faux serments, sont privilégiées par ceux que la terminologie de Claude Brémond, dans La Logique du récit, désigne comme les « agents » (« trompeur », « agresseur », « accusé ») quand d’autres, à l’instar des injures, des malédictions ou des serments promissoires non conformes à la justice, ont la faveur des « patients » (« trompé », « agressé », « accusateur »).

[8] Vincent Jouve, L’Effet-personnage dans le roman, Paris, PUF, 1992.

[9] Dominique Boutet, Poétiques médiévales de l’entre-deux ou Le Désir d’ambiguïté, Paris, Honoré Champion, 2017.

[10] Jean Scheidegger, Le Roman de Renart ou Le Texte de la dérision, Genève, Droz, 1989.

[11] Évelyne Birge Vitz, « La liturgie, le Roman de Renart, et le problème du blasphème dans la vie littéraire au Moyen Âge, ou les bêtes peuvent-elles blasphémer ? », Reinardus. Yearbook of the International Reynard society 12, 1999, p. 205-225.

[12] Anita Guerreau-Jalabert, « Spiritus et caro. Une matrice d’analogie », dans L’Image en questions. Pour Jean Wirth, dir. Frédéric Elsig, Térence Le Deschault de Monredon, Pierre Alain Mariaux, Brigitte Roux, Laurence Terrier, Genève, Droz, 2013, p. 290-295.

[13] Dominique Boutet, Poétiques médiévales de l’entre-deux, op. cit.

[14] Francis Dubost, « Lancelot et Tristan ou la transcendance décalée », dans Personne, personnage et transcendance aux xiie et xiiie siècles, dir. Marie-Etienne Bely et Jean-René Valette, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1999, p. 17-33.

[15] Florence Goyet, Penser sans concepts. Fonction de l’épopée guerrière. Iliade, Chanson de Roland, Hôgen et Heiji monogatari, Paris, Honoré Champion, 2006.

[16] Éléonore Andrieu, « Merveille et conflits de valeurs dans les premiers textes de langue d’oïl : quelques exemples », dans Aspetti del meraviglioso nelle letterature medievali. Medioevo latino, romanzo, germanieltico, dir. Franca Ela Consolino, Francesco Marzella et Lucilla Spetia, Turnhout, Brepols, 2016, p. 137-148

[17] Tamar Szabó Gender, « The puzzle of imaginative resistance », Journal of Philosophy 97/2, 2000, p. 55-81.

emmabelkacemimolinier
emmabelkacemimolinier

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
emmabelkacemimolinier (16 janvier 2025). Thèse soutenue : Valentine Eugène, “Les péchés de la langue dans le Roman de Renart. Jeux et enjeux de pratiques communicationnelles transgressives” Questes. Consulté le 10 août 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/133i9


Vous aimerez aussi...