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Thèse soutenue : Clara de Raigniac, “Un récit de guerre médiéval : les Chroniques de Froissart en leurs manuscrits”

Thèse soutenue et présentée par Clara de Raigniac le 15 décembre 2024, réalisée sous la direction de Madame Michelle Szkilnik pour obtenir le grade de Docteure de l’Université Sorbonne-Nouvelle, en littérature médiévale. 

Clara de Raigniac, « Un récit de guerre médiéval : les Chroniques de Froissart en leurs manuscrits »

Jury composé de Mesdames Catherine Croizy-Naquet (Sorbonne Nouvelle), Élisabeth Gaucher-Rémond (Université de Nantes), Michelle Szkilnik (Université Sorbonne-Nouvelle), et Messieurs Godfried Croenen (University of Liverpool), Philippe Maupeu (Université Toulouse 2 – Jean Jaurès) et Laurent Vissière (Université d’Angers). 

Position de thèse 

Cette thèse en littérature française médiévale entend enrichir le champ des war studies par l’étude du récit de guerre médiéval. Plutôt que d’en analyser seulement le texte, nous considérons le codex dans son ensemble, en envisageant le manuscrit de guerre depuis sa production (par l’auteur et les artisans du livre) à sa réception par un public. Les Chroniques de Froissart et leur riche tradition textuelle et manuscrite nous servent de laboratoire.

Les war studies et la littérature médiévale
Comme d’autres sujets, la guerre fait désormais l’objet de studies, lesquelles se caractérisent par leur approche interdisciplinaire d’un thème. Les études sur la guerre (war studies) sont véritablement nées en 1962 avec la fondation du Department of War Studies du King’s College de Londres. Alors que les strategic studies, développées aux États-Unis après 1945 suite à l’invention de la bombe nucléaire, considéraient la guerre comme « un outil militaire au service du politique », les war studies la voient comme « un fait social qui touche à l’ensemble des domaines de l’action humaine ». Les études se tournent ainsi peu à peu vers l’expérience des soldats, des femmes, des classes ouvrières et des troupes coloniales ; elles se diversifient en portant sur la mémoire de la guerre et ses impacts psychologiques. Actuellement, les war studies prennent surtout place dans des institutions anglophones tandis que la France peine à s’organiser. En 2015, dans leur article « Pour des war studies en France : un diagnostic et des propositions », J.-V. Holeindre et J.- B. Jeangène Vilmer considèrent que les causes de ce retard sont multiples : la guerre est vue comme un objet d’étude dépassé qui implique des liens suspects avec les pouvoirs politiques, et elle souffre d’une fragmentation disciplinaire et académique. Certaines initiatives tentent malgré tout de structurer les war studies françaises : l’Institut de Stratégie Comparée, l’IRSEM, l’AEGES, le Sorbonne War Studies et le groupe Guerres Espace Représentations surtout basé à l’Université Bordeaux Montaigne en sont des exemples.

Mais dans ces war studies à la française, la littérature est absente. Quand il évoque les disciplines envisagées dans les études sur la guerre, J.-B. Jeangène Vilmer parle d’« histoire militaire, [de] droit des conflits armés, [d’]éthique de la guerre, [de] sociologie des forces armées, [d’]économie de défense, etc. ». Dans cette liste, pas de trace de la littérature. De la guerre de Troie dans l’Iliade à celle d’Algérie dans L’art de perdre d’Alice Zéniter, de la campagne d’Hannibal dans l’Histoire romaine au conflit israélo-palestinien de la poésie de Mahmoud Darwich, le thème militaire se retrouve pourtant dans tous les espaces, époques et genres littéraires. La recherche en littérature, elle, n’a pas manqué de s’en saisir. Dans sa riche bibliographie intitulée « War in Literature and Drama », C. Calloway constate que « since 1890, the literature of war has generated almost 23 000 books, essays, theses, dissertations, and other material », avec une accélération depuis les années 1980-1990 ; selon la chercheuse, une grande variété de guerres et de genres littéraires sont abordés par la critique, laquelle s’est d’abord « focused most fully on white male soldiers » avant de s’intéresser aussi aux « gender and minority studies, trauma studies, bicultural studies, the effects of war on the Home front, the significance of the human body », jusqu’à inclure la « Guerre contre la terreur » suite aux attaques du World Trade Center le 11 septembre 20015. Souvent cependant, ces références sont des études de cas et des recueils où les articles dialoguent peu. Pour trouver une théorisation de l’écriture de la guerre, il faut se tourner vers trois ouvrages plus aboutis : Poétique du récit de guerre de J. Kaempfer (1998), The Cambridge Companion to War Writing (2009) et Authoring War: the Literary Representation of War from the Iliad to Iraq (2011) édités et écrits C. M. McLoughlin. En travaillant sur des narrations, J. Kaempfer s’attache surtout à montrer l’opposition entre l’« écriture impériale » du général antique et les « récits subjectifs » des témoins des guerres modernes ; C. M. McLoughlin et ses co-auteurs identifient quant à eux les thèmes récurrents de l’écriture de la guerre (l’idée de la guerre, ses acteurs, la crédibilité du narrateur, l’échelle de l’événement, la zone de guerre, le temps de guerre, les techniques de diversion, le rire) ainsi que ses influences (la Bible et la littérature classique). Mais dans ces trois ouvrages érudits comme dans toutes les sommes transséculaires, il n’est pas question de war writing médiévale : on ne trouve aucun conflit médiéval en 1989 dans les quatorze communications du volume Literature and War, et trente ans plus tard la somme de 1200 pages, The Literature of War (2012) éditée par T. Riggs ne mentionne que la Chanson de Roland. Dans les revues spécialisées, la littérature médiévale est également absente ; on n’en trouve aucune étude ni dans les numéros spéciaux sur l’écriture de la guerre dans les Publications of the Modern Language Association (octobre 2009) ou dans la Sewanee Review (hiver 2013), ni dans le Journal of War and Culture Studies publié depuis 2007. Systématiquement, dix siècles sont enjambés sans aucune justification, passant de l’Antiquité à la Renaissance. En d’autres termes, les war studies littéraires se construisent actuellement sans la littérature médiévale ou presque.

Est-ce à dire que la littérature médiévale ne traite pas de matière militaire ? L’omission est évidemment étonnante dans la mesure où la guerre est « consubstantielle à la société médiévale, en constitue une réalité proprement intrinsèque ». Selon C. Croizy-Naquet et M. Szkilnik, c’est d’abord un état de fait : « on peut l’aménager, en limiter les excès, mais pas l’abroger ». C’est aussi une réalité qui peut prendre différentes formes, de la lutte seigneuriale à la croisade. Avec pour socle la pensée augustinienne sur la « guerre juste », elle fait l’objet de réflexions théologiques, philosophiques et éthiques sur sa légitimité ; on s’interroge aussi sur ses aspects tactiques en se reposant surtout sur les Stratagemata de Frontin et le De Re militari de Végèce. Dans l’ordre social, la guerre apparaît comme la raison d’être de la chevalerie, lui permettant de prouver son mérite. Racontée dans les chroniques qui témoignent des événements du temps, elle est aussi un sujet central dans bon nombre de textes fictionnels médiévaux, de la bataille de Roncevaux dans la Chanson de Roland à la guerre « qui a nul jor de noz vivanz ne prendra fin » dans La Mort du roi Artur. Si les ouvrages généraux sur l’écriture de la guerre omettent dix siècles pourtant bien pourvus, dans le champ de la médiévistique, plusieurs livres ont récemment fait date. En 2016, dans l’introduction de sa thèse intitulée Le Discours de la guerre dans la chanson de geste et le roman arthurien en prose, M. Bonansea dressait un panorama encore fragile de l’étude de la guerre dans la littérature narrative (chansons de geste et romans) des XIIe et XIIIe siècles : selon elle, la guerre ne faisait alors jamais l’objet d’études d’ensemble transgénériques et était toujours traitée d’un point de vue secondaire. Même les deux numéros thématiques La Guerre au Moyen Âge de la Revue des Langues Romanes parus en 2012-2013 n’étaient pas satisfaisants dans la mesure où les études de cas restaient hermétiques les unes aux autres. Le constat était similaire pour les autres siècles et dans le domaine anglophone. Le précieux travail de M. Bonansea a en partie permis de pallier ce manque : il interroge la signification de la guerre dans les genres de l’épopée et du roman arthurien en prose aux XIIe-XIIIe siècles, sans se limiter au problème de l’écart entre fiction et réel, mais en en prenant en compte les ressorts idéologiques. Sept ans après la parution de sa thèse, le champ critique a quelque peu évolué dans la médiévistique française, et l’étude de l’écriture de la guerre a progressé pour tous les genres littéraires. En 2022, les actes du colloque Émergences d’une littérature militaire en français (XIIe-XVe siècles) qui s’était déroulé en 2013 ont paru ; ils ont permis de réunir des historiens, littéraires et philologues autour d’œuvres à la dimension didactique plus affirmée. En 2019, le numéro spécial L’écriture de la guerre au Moyen Âge de la revue Moyen Âge, édité par C. Croizy-Naquet et M. Szkilnik, avait pour but de définir une poétique du récit de guerre en s’appuyant sur des discours fictionnels (chansons de geste et roman), historiques (chroniques de croisade et chroniques universelles) et didactiques (œuvres allégoriques, traités) ; le volume affichait aussi une vision transhistorique du war narrative puisqu’il proposait en annexe des parallèles entre des textes médiévaux et modernes. Ces dernières années enfin, les travaux de P. Courroux se sont portés sur l’écriture de l’histoire puis sur l’écriture des batailles ; après plusieurs articles et communications sur le sujet, l’auteur a constitué un très riche index de motifs du récit de bataille encore en cours de publication. Menées en histoire médiévale, ses recherches témoignent d’une évolution de la discipline : dans la lignée des war studies, l’histoire militaire médiévale se détache de la simple « histoire-bataille » pour s’intéresser, elle aussi, à l’expérience intime des combattants, des femmes, des civils, et à l’écriture de la guerre. En mettant de côté les genres lyriques, le paysage a donc bien changé depuis la thèse de M. Bonansea en 2016 : la recherche en médiévistique considère désormais la guerre comme un sujet à part entière et s’efforce d’analyser les récits qu’en font les différents genres avec des outils historiques, littéraires et philologiques.

Mais jusqu’ici, les études du récit de guerre médiéval présentent un même écueil : celui de le considérer uniquement comme un texte, omettant les livres-objets qui le contiennent et le diffusent. C’est désormais par cette approche que nous souhaitons intégrer l’étude des récits de guerre médiévaux aux war studies.

Penser le récit de guerre médiéval comme un livre-objet

Si les études littéraires modernes se fondent sur le texte, c’est-à-dire une « unité qui se définit par son autonomie et par sa clôture », le texte médiéval se caractérise au contraire par sa mouvance (selon la terminologie de P. Zumthor), ses variantes (selon celle de B. Cerquiglini), à tel point que P. Moran considère que « l’idée d’une entité stable qui pourrait être soumise au close reading, à l’analyse formelle et au commentaire herméneutique ou stylistique est un artefact de notre modernité ». Face à cette situation, la réponse (ou non réponse) la plus souvent apportée par la critique est le choix du texte de l’édition, pour des raisons pratiques et pragmatiques : « une telle attitude repose sur une fiction méthodologique mais elle permet de travailler et d’étudier un objet stable ». Pour bon nombre de médiévistes cependant, ce parti pris n’est pas satisfaisant ; dans la lignée de la filologia materiale italienne, de la New Philology d’abord mise en avant par B. Cerquiglini et S. G. Nichols, puis de la New Codicology développée par K. Busby, les chercheurs en littérature médiévale ont renouvelé leur approche des œuvres. Bien qu’elles ne se recoupent pas entièrement, ces trois manières d’aborder le texte médiéval se caractérisent d’après A. Salamon par « la primauté accordée à la matérialité ». Les deux courants nord-américains y ajoutent une dimension culturelle et sociale lorsque S. G. Nichols entend aussi comprendre, par l’édition critique d’un texte, « how surviving documents of all kinds insert themselves into their context, culture, and langage practices », et que K. Busby considère que la New Codicology “presupposes the methods of traditional codicology, but goes beyond it in regarding all elements of the manuscript, such as quire structure and mise en page, as well as the arrangement of all verbal and visual component as contributors to the generation of meaning”. 

C’est ainsi que nous souhaitons aborder le récit de guerre médiéval : en prenant en compte sa matérialité, depuis sa production par l’auteur et les artisans du livre, à sa diffusion auprès des lecteurs-auditeurs.

Actuellement, le corpus d’une thèse de littérature repose généralement sur une mosaïque d’œuvres portant sur un même thème, le tout restreint par un contexte historique, spatial et/ou générique commun. Pour étudier la guerre dans la littérature médiévale occidentale, il serait par exemple intéressant de compléter le corpus de M. Bonansea en portant notre regard sur les romans d’Antiquité mis de côté par l’autrice alors que, selon P. Moran, il pourrait s’agir d’un « chaînon intermédiaire » de l’écriture de la guerre entre les chansons de geste et les romans arthuriens en prose ; il serait également fructueux de dresser un bilan sur la matière militaire dans la poésie à travers les différents siècles médiévaux, puisque ce genre est encore négligé par la critique. Mais la multiplication des œuvres aurait augmenté la taille du corpus d’une manière trop importante pour le cadre d’une thèse de doctorat. Nous avons plutôt choisi de travailler sur un seul titre ambitieux et ses témoins manuscrits. Mais quel récit de guerre choisir ? Le terrain de la fiction, en partie défriché par la thèse de M. Bonansea sur les chansons de geste et les romans arthuriens en prose, nous est apparu comme une base solide pour ouvrir la réflexion vers un nouveau genre littéraire narratif, celui des chroniques. Si les travaux de C. Croizy-Naquet sur l’histoire romaine et les chroniques de croisade ainsi que ceux de L. Mathey-Maille sur les chroniques de l’espace plantagenêt ont apporté un regard littéraire sur ces textes d’abord prisés par les historiens, leurs analyses traitent surtout de l’écriture de l’histoire et non du thème spécifique de la guerre. Du côté des historiens, les travaux récents de P. Courroux sur les motifs des récits de batailles dans les chroniques ouvrent une voie encore nouvelle et bénéficieraient sans doute d’outils plus littéraires. Soutenue en 2018 en histoire médiévale, la thèse d’A. Brix portait quant à elle sur les manuscrits des Grandes Chroniques de France dans le but de « qualifier et quantifier [leur] succès » ; son bon accueil nous a confortée dans l’idée qu’une nouvelle approche de l’historiographie médiévale, par le biais des codices, était fructueuse. Parmi toutes les chroniques médiévales, notre regard s’est porté sur les Chroniques de Froissart.

Le laboratoire des Chroniques de Froissart
Dès leur prologue, les Chroniques de Froissart affirment la primauté de la matière militaire dans le récit : le chroniqueur écrit “Afin que les grans mervelles et li biau fait d’armes, liquels sont avenu par le gerre de France et d’Engleterre et des roiaulmes voisins, conjoins et ahers avoecques cels, dont li roi sont cause, soient notablement registré, et ou temps present et a venir, veu et congneu […]”

Si les recherches antérieures ont souvent porté sur l’idéologie chevaleresque défendue par Froissart, jamais la guerre de Cent Ans tel qu’elle est racontée dans les Chroniques n’a fait l’objet d’une étude complète qui prenne en compte la mutation profonde des conflits armés aux XIVe – XVe siècles. Par ailleurs, après les éditions de S. Luce et J. Kervyn de Lettenhove au XIXe siècle, les travaux récents sur la tradition manuscrite des Chroniques menés par A. Vàrvaro, J.-M. Moeglin et surtout G. Croenen, permettent désormais d’envisager plus sereinement ces quatre Livres dont les trois premiers volumes occupent à eux seuls quinze tomes dans la version de la Société de l’Histoire de France. Le projet en ligne The Online Froissart coordonné par G. Croenen et P. F. Ainsworth, en mettant à disposition de nombreux manuscrits numérisés et leur transcription, facilite également l’accès à une partie de la centaine de témoins du texte de Froissart. Ainsi, par leur thème militaire affirmé, par leur ampleur textuelle et manuscrite désormais mieux connue, les Chroniques de Froissart nous sont apparues comme un laboratoire idéal pour étudier le récit de guerre médiéval dans sa matérialité. Notre corpus se compose alors des quatre Livres des Chroniques et de leurs différentes rédactions auctoriales et variantes scribales éditées, ainsi que de 49 ensembles de manuscrits enluminés ou destinés à l’être. 

Fabriquer la guerre : une poétique textuelle et iconographique

La première partie de notre travail cherche à circonscrire le phénomène guerrier en mettant en avant la manière dont Froissart et les artisans du livre traduisent la réalité complexe de la guerre de Cent Ans en motifs littéraires et iconographiques issus de modèles antérieurs. Dans un premier temps, l’étude des mots et de la grammaire des images permet de définir le cadre de la guerre et d’en distinguer différents épisodes, qu’il s’agisse de véritables combats, de mouvements et paroles échangées, ou de rituels de paix. Notre regard se porte ensuite sur le climax du conflit armé : la bataille. En suivant celle de Cadzand qui se déroule en 1337, un schéma se dégage : la scène s’ouvre systématiquement par une présentation du lieu et de ses acteurs, avant de décrire le combat et d’en faire le bilan. En s’appuyant là encore sur des schémas antérieurs hérités de textes épiques, historiographique et romanesques, Froissart actualise les récits de la mémoire collective jusqu’à les transformer en œuvre personnelle. Même s’ils sont moins originaux, les peintres adaptent aussi leurs moules iconographiques aux cotextes et contextes de production. Cette approche formaliste de la guerre et de la bataille permet finalement de dessiner une véritable poétique du récit de guerre, en prenant en compte les influences antérieures et le style plus personnel du chroniqueur et des enlumineurs.

Chroniquer la guerre : le cadre de l’histoire

Malgré leurs modèles fictionnels, les Chroniques de Froissart sont avant tout, comme leur nom l’indique, des chroniques. La deuxième partie de notre réflexion envisage alors un autre cadre pour le récit de guerre des Chroniques, celui de l’histoire, lequel implique une temporalité, une instance narrative et une mise en manuscrit particulières. Les seuils du texte constituent un premier niveau d’adaptation du canevas historique à la matière militaire : si Froissart affirme d’abord dans ses prologues que son récit porte sur les faits d’armes de la guerre franco-anglaise afin de servir d’exemple aux jeunes bacheliers, les pages frontispices, les divisions du texte ou encore les cycles iconographiques développés par les libraires du XVe siècle tendent à gommer la dimension militaire du texte ou, au contraire, à la glorifier, selon les contextes de diffusion. Revenant à la définition d’Isidore de Séville selon laquelle « Historia est narratio rei gestae », nous nous attachons ensuite à comprendre la temporalité de la guerre de Cent Ans telle qu’elle est racontée dans les Chroniques. Quand la guerre commence-t-elle ? Quand prend-elle fin ? Quels en sont les événements et comment s’organisent-ils ? Posées par G. Genette, M. de Certeau ou encore P. Veyne quand ils s’interrogent sur le récit historique, ces questions concernent aussi le récit de guerre de Froissart. Souvent linéaire et parsemée d’anecdotes, cette temporalité peut aussi être celle du « temps vécu » du soldat, justifiant l’emploi de la catégorie de « syndrome de stress post-traumatique » pour certains combattants médiévaux. Les codices en revanche, par les miniatures, titre courants et rubriques, maintiennent un temps chronologique strict et invisibilisent toute anecdote et brouillage temporel. Dans cette partie sur le canevas historique, nous nous intéressons enfin à la figure de celui qui fait le récit de guerre. Les res gestae de l’histoire supposent que le chroniqueur soit fiable ; or, dans le domaine militaire, l’expérience de Froissart laisse pour le moins à désirer. Pour justifier son récit, il adopte un ethos d’historien traditionnel qu’il adapte régulièrement à la matière militaire en se faisant « historien-enquêteur » comme Hérodote et même « reporter » de la guerre de Cent Ans. Peu représentée dans les manuscrits, cette démarche est pourtant mise en valeur dans le bien connu Berlin Rehdiger III.

Actualiser la guerre : les réceptions du public

Après avoir identifié les différents cadres de la matière militaire des Chroniques, notre réflexion se tourne vers la manière dont ils sont actualisés aux XIVe-XVe siècles, selon l’« horizon d’attente » du public (H.-R. Jauss). Dans cette dernière partie, nous cherchons à comprendre comment se fait la réception du récit de guerre en étudiant d’abord son idéologie que développe Froissart pour un «lecteur modèle» (U. Eco). L’auteur a souvent été considéré comme le Chroniqueur de la chevalerie, et il est vrai que, pour plaire à son public-cible, il construit une idéologie nobiliaire de la guerre. Malgré tout, au fil de ses versions, il prévoit aussi des « lieux d’indétermination » (W. Iser) qui complexifient son propos. Les manuscrits en revanche sont moins ambigus que le texte : ils s’adaptent clairement à la demande des commanditaires, par leur valeur intrinsèque, par les événements et personnages qu’ils mettent en avant et par les détails nationaux, familiaux et personnels qu’ils choisissent d’enluminer. C’est que les lecteurs réels des Chroniques, s’ils lisent le récit de guerre, considèrent d’abord les riches volumes enluminés comme des objets de prestige social et intellectuel. Dans notre dernier chapitre, pour en étudier les lectures amatrice et professionnelle, nous analysons l’architecture visuelle du texte, ses versions abrégées, ses annotations marginales… et faisons preuve d’imagination qui, maîtrisée, permet de comprendre comment la lecture aurale de la fin du Moyen Âge fait des Chroniques de Froissart un passe-temps partagé par la noblesse. Lu à haute voix devant un public aristocratique, le récit de guerre permet à la classe dominante de vivre des moments collectifs et de se souder, presque inconsciemment, autour de valeurs communes condensées dans la thématique guerrière : la prouesse, la courtoisie, l’honneur, la pitié, la sagesse, mais aussi plus largement le goût des livres et de la lecture.

emmabelkacemimolinier
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
emmabelkacemimolinier (15 janvier 2025). Thèse soutenue : Clara de Raigniac, “Un récit de guerre médiéval : les Chroniques de Froissart en leurs manuscrits” Questes. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/133fh


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